
Un long et dangereux vol de nuit, juste à nos fenêtres
Du 3 au 11 octobre se dérouleront les journées européennes de la migration. Période propice aux observations nocturnes d'oiseaux sauvages, depuis chez soiMarie ne distingue pas bien ces oiseaux tant ils sont nombreux et volent rapidement, emportés dans un même élan.
Ce début du mois d'octobre est un grand moment de la migration postnuptiale en France. Des oiseaux de toutes tailles — petits passereaux, rapaces, échassiers ou oiseaux d'eau — traversent notre territoire pour rejoindre leurs quartiers d'hivernage et des climats plus favorables.
Quand Marie dormira, ils seront encore nombreux à passer devant la lune, près de sa fenêtre, poursuivant leur chemin dans la nuit.
La petite fille rêvera peut-être de leur long voyage, sans imaginer que certains d'entre eux n'arriveront jamais à destination.
Victimes, notamment, des dangers créés par l'homme et l'urbanisation.
Un périple de plusieurs milliers de kilomètres pour échapper à l'hiver
Pendant que nous dormons, plus de la moitié des espèces d'oiseaux migrant en France voyagent, au moins en partie, de nuit. À certaines périodes, jusqu'à 80 % des mouvements migratoires ont lieu pendant notre sommeil. Venant notamment du nord et de l'est de l'Europe, certains poursuivent leur voyage vers l'Espagne avant de franchir la Méditerranée. D'autres iront jusqu'en Afrique subsaharienne.
Un long périple de plusieurs milliers de kilomètres qui n'est pas sans danger. Bien au contraire.
En septembre et en octobre, de nombreux oiseaux migrateurs font étape en France et la survolent. Ils croisent alors des zones urbanisées où la pollution lumineuse peut perturber leur trajectoire. Le bruit généré par les activités humaines modifie également profondément l'environnement sonore de nombreuses espèces.
La disparition et la dégradation des habitats constituent un autre obstacle pour des oiseaux qui ont besoin de trouver, tout au long de leur voyage, des zones de halte favorables où se reposer et se nourrir afin de reconstituer leurs réserves d'énergie.
Pollution lumineuse : quand nos villes brouillent le trajet des oiseaux
Pour de nombreux oiseaux migrateurs, la nuit n'est pas un handicap. Elle constitue au contraire leur environnement habituel de déplacement. Les migrateurs bénéficient de nombreux « signaux » qui les aident à s'orienter. Les repères célestes ainsi que la perception du champ magnétique terrestre font notamment partie des mécanismes utilisés par certaines espèces pour trouver leur chemin.
Mais à l'approche des villes, la lumière artificielle bouleverse cet environnement nocturne. Éclairages publics, enseignes, monuments, stades ou façades d'immeubles créent autant de halos lumineux susceptibles d'attirer ou de désorienter les oiseaux.
Des observations radar ont montré que des oiseaux exposés à une source lumineuse urbaine intense pouvaient modifier leur trajectoire, ralentir et se mettre à tourner autour de la lumière. Ces comportements cessaient lorsque celle-ci était éteinte.
Une étude publiée en 2026 montre même que des niveaux relativement faibles de pollution lumineuse peuvent affecter le vol : sur le littoral croate, les oiseaux exposés volaient en moyenne moins haut et moins vite, particulièrement lorsque la visibilité était mauvaise.
Autre fléau : les surfaces vitrées constituent un piège dangereux, parfois mortel, pour les oiseaux. Transparente ou réfléchissante, une vitre peut leur donner l'illusion d'un passage libre ou refléter le ciel et la végétation.
La LPO souligne que même un vitrage ne réfléchissant que 2 % de la luminosité peut présenter un danger. Elle estime également que des millions d'oiseaux meurent chaque année après des collisions avec des surfaces vitrées et rappelle que les périodes migratoires augmentent ce risque.
Après des milliers de kilomètres à voler… le fusil
Cette nuit, la petite Marie rêve des oiseaux qu'elle a vus voler librement au-dessus de sa maison.
Mais la réalité est moins poétique pour certains migrateurs.
Migratrice stricte, la Tourterelle des bois quitte chaque année l'Europe pour rejoindre l'Afrique subsaharienne, traversant notamment la Méditerranée et le Sahara. Une grande partie de sa migration s'effectue de nuit.
Sa chasse, suspendue en France pendant plusieurs années, est de nouveau autorisée pour la saison 2026-2027, dans le cadre d'un quota national fixé à 12 000 oiseaux.
La situation diffère selon les pays européens : la Tourterelle des bois n'est pas une espèce chassable dans plusieurs États, tandis que certains pays ou territoires où sa chasse pourrait être pratiquée ont choisi de ne pas la rouvrir récemment.
Cette mortalité supplémentaire s'ajoute aux nombreuses pressions qui pèsent déjà sur l'espèce : un voyage migratoire éprouvant, la dégradation de ses habitats, la raréfaction de ses ressources alimentaires et les difficultés rencontrées pour assurer le renouvellement de ses populations.
La Tourterelle des bois ne pond que deux œufs par ponte, généralement au cours de deux ou trois pontes entre mai et juillet. En France, le succès reproducteur moyen a été évalué à environ 54 %, tandis que la survie des jeunes après l'envol reste faible : l'OFB l'estime à 42 % un mois après leur départ du nid.
L'OFB indique également que la population européenne a chuté d'environ 82 % entre 1980 et 2019, et la population française d'environ 51 % entre 2001 et 2019, selon le suivi STOC. Parmi les principales pressions identifiées figurent la perte et la dégradation des habitats de nidification et d'alimentation, liées notamment aux transformations agricoles, mais également les prélèvements excessifs par la chasse.
L'avenir de Marie et des oiseaux migrateurs
La chasse ne constitue pas la seule menace pesant sur la Tourterelle des bois.
La disparition des haies, l'intensification agricole et la raréfaction de ses ressources alimentaires fragilisent également l'espèce et sa reproduction. Mais en ajoutant une mortalité supplémentaire sur les routes migratoires, les prélèvements cynégétiques peuvent réduire encore le nombre d'oiseaux qui reviendront se reproduire au printemps suivant.
L'expérience récente est révélatrice : après plusieurs années de suspension de la chasse sur la voie migratoire occidentale, la population suivie a progressé de 40,5 % entre 2021 et 2024, soit environ 615 000 couples reproducteurs supplémentaires. Cette évolution encourageante ne peut être attribuée à la seule suspension de la chasse, mais elle illustre l'importance que peut avoir la réduction des différentes pressions exercées sur une espèce fragilisée.
Lorsque Marie sera plus grande, elle aura peut-être conservé un peu du rêve de cette nuit : celui de pouvoir continuer, année après année, à regarder depuis sa fenêtre les silhouettes des oiseaux passer devant la lune.
Pour que ce spectacle ne devienne pas seulement un souvenir, la préservation des oiseaux migrateurs et de leurs habitats nécessite des actions concrètes et durables, en France comme partout le long de leurs routes migratoires.
Les Journées européennes de la migration, du 3 au 11 octobre, sont là pour nous rappeler que ces voyageurs ne connaissent pas les frontières et que leur survie dépend des conditions que nous leur offrons tout au long de leur périple.
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